ACADEMIE DU LANGUEDOC
«Lorenzo da Ponte (1749-1838) »
par Patrice de VIGUERIE 2e fauteuil
C’est à partir de ses mémoires que cette communication a pu être rédigée.
Très peu connu, sinon obscur, par rapport à Vivaldi, Goldoni ou Casanova, il eut cependant une vie aussi mouvementée que celle de ce dernier. Et sans lui, nous n’aurions sans doute pas trois des plus célèbres opéras de Mozart. Comme Goldoni et Casanova, il a écrit ses mémoires qu’il commence ainsi : « Je n’écris point les mémoires d’un homme illustre par sa naissance, son rang ou ses talents. Je parlerai donc le moins possible de mon pays, de ma famille et de mon enfance. Je naquis le 10 mars 1749 à Ceneda, ville des états de Venise. A l’âge de cinq ans je perdis ma mère. Les pères, en général s’occupent peu des premières années de leurs enfants, les miennes furent entièrement négligées ». En fait Lorenzo da Ponte a changé de nom vers 14 ans. Auparavant, il s’appelait Emmanuele Conegliano. Son père Gèremie Conegliano et sa mère Rachel, étaient juifs. Après avoir eu deux autres fils, ce dernier devint veuf et, à plus de quarante ans s’amouracha d’une jeune fille qui n’avait pas dix-sept ans et qui en plus était chrétienne. Pour pouvoir l’épouser, il dût donc devenir chrétien. L’évêque de Ceneda, monseigneur Lorenzo da Ponte, accepta de recevoir toute la famille dans le sein de l’église catholique. Comme c’était alors l’usage toute la famille reçut le nom de l’évêque et ainsi Emmanuele Conegliano reçut également son prénom et à l’âge de 14 ans devint Lorenzo da Ponte. Dans ses mémoires Lorenzo dissimule beaucoup de faits. C’est ainsi qu’il ne mentionne pas son origine juive, ni la façon dont il est devenu chrétien. D’autre part s’il indique avoir lui-même prié l’évêque Lorenzo da Ponte de le placer dans un séminaire, il ajoute ceci quelques lignes plus loin dans ses mémoires : « Mon père, se méprenant sur ma vocation, me destinait à l’Eglise bien que tout s’y opposât dans mon inclination ; je fus donc élevé pour devenir prêtre, quoique entraîné par goût et par nature à des études toutes opposées ». Nous allons voir de quelles études il s’agit. Donc au printemps 1773, le jeune abbé da Ponte disait sa première messe. Mais dès novembre de la même année, il quitte le séminaire où il était devenu professeur de rhétorique et part pour Venise, où, avoue-t-il le poussa sa mauvaise étoile. Et il ajoute : « Dans l’effervescence de l’âge et des passions, d’un tempérament ardent, doué d’un physique agréable, entraîné par la facilité générale, je m’abandonnai à toutes les séductions du plaisir. J’avais conçu une passion violente pour une des plus belles et des plus capricieuses sirènes de cette capitale ». Elle se nomme Angiola Tiepolo. Elle a un frère Girolamo, un ruffian sans conscience qui terrorise le petit abbé, un joueur invétéré qui lui arrache ses derniers sequins, et le traine au Ridotto, la célèbre maison de jeu de Venise. Cette descente dans les bas-fonds de la Venise de la fin su XVIIIème s, où le carnaval durait six mois et où le port du masque autorisait toutes les libertés, dura un an. En 1774, il quitte cette vie de plaisirs et accepte le poste de professeur de littérature au séminaire de Trévise. Mais deux ans plus tard, comme sujet de ses exercices la question de savoir « Si l’homme ne serait pas plus heureux dans l’état de nature qu’au sein des institutions sociales ». Ce sujet sulfureux lui vaut une condamnation du Sénat de Venise à une interdiction d’enseigner. Et le voilà reparti à Venise, séduisant la fille de sa logeuse, Angioletta, pourtant mariée, l’enlevant en gondole. Mais, à peine dans l’embarcation, celle-ci ressent les premières douleurs de l’accouchement. La naissance a lieu chez un de ses cousins. Il mènera ensuite avec cette Angioletta une vie de scandales jusqu’au jour où une dénonciation anonyme déposée dans la bouche qui, dans le palais des Doges, permet à tout citoyen d’aider la police, conduira le tribunal à faire une enquête et à lancer un mandat d’arrêt contre da Ponte. Mais ce dernier avait déjà passé la frontière autrichienne. Dans ses mémoires, da Ponte mentionnera seulement qu’on l’a accusé d’avoir mangé du jambon un vendredi et d’avoir manqué la messe plusieurs dimanches.
Avant de quitter Venise, da Ponte y aura fait la connaissance de Casanova, qui à la cinquantaine passée et a pu revenir à Venise en qualité d’espion. Il se créera entre les deux hommes une certaine complicité et le récit de ses aventures par Casanova ouvrira des horizons nouveaux à da Ponte qui n’a que 27 ans. Da Ponte s’arrête juste derrière la frontière autrichienne à Gorizia petite ville de Frioul au nord de Trieste, ayant pour tout bagage un habit, un peu de linge, un Horace, un Dante annoté et un vieux Pétrarque. Puis invité par un de ses amis vénitien qui était poète attaché à la Cour de Dresde, le voilà parti en 1780 dans cette capitale de la Saxe. Il s’amourache de deux sœurs, mis en demeure d’épouser l’une d’elles, par leur mère, da Ponte écrit ceci « En toute autre circonstance, un mariage eût mis fin à mes ennuis, mais dans ma position je ne pouvais y songer ». Sa position c’est sa qualité de prêtre qu’il avait bien évidemment cachée depuis son départ de Venise. Le voilà par suite obligé de quitter Dresde. Il part pour Vienne, cette fois avec un billet de recommandation pour Salieri, ce musicien italien rival de Mozart, qui le présente à l’empereur Joseph II dont il est compositeur officiel. Da Ponte a la chance de plaire à Joseph II et le voilà chargé d’écrire le livret d’un opéra intitulé « le bourru bienfaisant » dont la musique est composée par Martini, un autre musicien de la cour. Cet opéra plut à l’empereur et au public. Après ce succès, voilà donc Lorenzo da Ponte lancé à la cour de Vienne comme librettiste d’opéra. C’est alors qu’il fait la connaissance de Mozart.
Nous sommes en 1783 et c’est le début d’une longue collaboration entre l’abbé da Ponte et Wolfgang, qui cherche depuis longtemps un bon livret d’opéra. Et c’est Mozart qui, en 1785, demande à da Ponte de lui mettre en drame la comédie de Beaumarchais, le Mariage de Figaro dont Mozart avait une traduction, sans doute grâce à la franc-maçonnerie dont il faisait alors partie. Mais Joseph II a interdit la représentation de la pièce révolutionnaire à la troupe allemande. Malgré cela, da Ponte et Mozart se mettent à l’ouvrage. Da Ponté écrit dans ses mémoires : « Au fur et à mesure que j’écrivais les paroles, Mozart composait la musique ; en six semaines, tout écrit terminé ». Il faut alors l’audace de da Ponte pour aller proposer l’opéra à Joseph II en l’assurant « qu’il a transformé la comédie de Beaumarchais en faisant disparaître tout ce qui pouvait choquer les convenances le bon goût » Joseph II ayant donné son accord, la première eut lieu le 1er mai 1786 et obtint un vif succès. Mais il n’y eut que neuf représentations en raison des critiques soulevées par les confrères de Mozart et de da Ponte. Par contre les Noces de Figaro eurent un succès éclatant à Prague. A tel point que le Directeur de l’opéra de cette ville commande un nouvel opéra à Mozart. Mozart s’adresse à nouveau à da Ponte et cette fois c’est da Ponté qui lui propose Don Giovanni.
En septembre 1787, Mozart part pour Prague avec da Ponte. Mais la partition de Don Juan n’est pas terminée et da Ponte, à la demande de Mozart, doit remanier plusieurs scènes du livret. On sait que Casanova, alors bibliothécaire à Dux en Bohême se trouve aussi à Prague, il rencontre son ami da Ponte et Mozart et qu’ils discutent ensemble de certaines scènes du prochain opéra. Casanova propose certaines modifications à apporter au rôle de Leporello. Les deux aventuriers vénitiens Casanova et da Ponte, réunis avec Mozart dans une brasserie de Prague autour d’un bol de punch et penchés tous trois sur le thème de don Juan, c’est une de ces rencontres comme l’histoire en réserve. Mais on ne saura jamais quel fût exactement le rôle de Casanova, bien que l’on ait retrouvé dans ses manuscrits une version corrigée de certains fragments de la scène où Leporello implore la pitié des victimes de don Juan. On ne saura non plus jamais si la fameuse scène du catalogue a été inspirée à da Ponte par l’expérience de Casanova ou par la sienne propre.
Don Giovanni remporta un gros succès à Prague, mais fut moins bien accueilli à Vienne. En 1789, da Ponte écrira pour Mozart un troisième et dernier livret d’opéra : Cosi fan tutte, dont cette fois le sujet a été choisi par Joseph II lui-même. Le succès en sera honnête. Ce sera la fin de la coopération entre da Ponté et Mozart. Et ce n’est pas sans aplomb que da Ponte s’attribue dans ses mémoires la gloire qu’a connu Mozart. Il écrit en effet : « Je ne puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que ma seule persévérance fut en grande partie la cause à laquelle l’Europe et le monde durent la révélation complète des merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie ».
En février 1790, Joseph II, le protecteur de da Ponte meurt. Et c’est son frère Léopold qui monte sur le trône. Ce dernier est mal disposé à son égard. Son congé lui est donné.
Da Ponte se rend alors à Trieste où il fait la connaissance d’une famille juive, dont le père est commerçant. Et c’est à la faveur d’une histoire abracadabrante que ce père lui donne sa fille prénommée Nancy pour épouse. Elle a 20 ans de moins que lui. Il dit l’avoir épousée le 12 août après les festivités et les formalités habituelles. Il a 42 ans et 600 florins en poche. Il ne donne bien sûr aucun détail sur lesdites formalités.
Le mariage civil n’existait pas à l’époque. On pense que sa qualité de prêtre l’a empêché de se marier à l’église. On ne pense pas non plus que ses origines juives lui aient permis de se marier à la synagogue. Da Ponte a sans doute régularisé sa situation en Angleterre devant le clergé anglican. A partir de là, nous résumerons brièvement la vie de da Ponte. Avec Nancy, il part à Londres en 1792 où il fait faillite comme imprésario de théâtre, puis devient libraire de livres en italien. En 1798, il part en voyage avec sa femme en Italie, s’arrête à Ceneda pour embrasser son père, qui à 76 ans, et sa famille. De Ceneda, da Ponte va à Venise qui est alors occupée par les autrichiens. Il n’y trouve que tristesse et désolation y rencontre le frère d’Angiola qui est morte et Angioletta qui le regrette. Il n’y reste que deux jours, car dénoncé à la police impériale. Il est tenu de quitter rapidement la ville. Il rejoint Londres, où il s’endette en signant des traites. En 1805, il est menacé d’être emprisonné pour dettes. Et le voilà qui s’embarque sur le premier bateau en partance pour l’Amérique où sa femme l’avait précédé. A New-York, da Ponte fera un peu tous les métiers : professeur d’italien, libraire de livres italiens, promotion de l’opéra italien. Il eut même le plaisir de monter Don Giovanni à l’Opéra de New-York avec une jeune cantatrice qui fut ensuite célèbre sous le nom de la Malibran.
Il arrête ses mémoires en 1830, à 81 ans. Nancy, sa fidèle épouse, meurt l’année suivante. Le vieil homme vivra encore 7 ans. Dans une de ses dernières lettres il se plaint : « Moi, le poète de Joseph II, l’auteur de 36 pièces, moi qui aie inspiré Salieri, Martini, Mozart ! Après 37 ans de travail incessant, je n’ai plus un seul élève ! A 90 ans ou presque, l’Amérique ne me donne plus de pain » Lorenzo da Ponte mourra le 17 août 1838, à 89 ans, un bel âge pour clore une vie aussi trépidante. Pour ses obsèques, on se souviendra qu’il fût prêtre dans sa jeunesse : ses obsèques eurent lieu à la cathédrale catholique St Patrick de New-York. Il n’aura jamais revu Venise et ne sera pas enterré au cimetière San Michele.
Communication à l’Académie le 20 janvier 2026
1 – Photo issue du site « El Mirador Nocturno »